La déportation

À l'automne 1755, les Vigneau qui nous intéressent étaient donc dans la région de Beaubassin, une région où il y eut beaucoup de résistance lors de la déportation. En conséquence, le gouverneur Lawrence ordonna que ses habitants soient déportés dans les colonies les plus éloignées. C'est ainsi que Les Acadiens déportés en Géorgie obtinrent la permission de se rendre en Caroline du Sud dès mars 1756. Leur sort s'assimile donc à ceux qui ont été déportés directement dans cet état. De son côté, la Caroline du Sud désirant se débarrasser des Acadiens, ceux-ci obtinrent sans difficultés la permission de quitter le pays à bord d'embarcations de fortune. Certains réussirent à se rendre jusqu'à la Rivière St-Jean, ce qui ne semble pas être le cas des Vigneau qui nous intéressent ; d'autres furent arrêtés à New-York ou à Boston et parfois renvoyés dans leur état de déportation d'origine. On sait que Jean, fils de Maurice, est parti de Savannah, en Géorgie, en 1756, pour atteindre l'île de Miquelon en compagnie de son compatriote Magloire Hébert, échappé de la Caroline du Sud ; on ne sait pas si les familles de Jacques et de Pierre les ont accompagnés.

En 1763, lors de la signature du traité de Paris, il restait 37 familles acadiennes en Géorgie. Ce traité ayant rendu les îles de St-Pierre et Miquelon à la France et celle-ci désirant s'y installer solidement, plusieurs acadiens obtinrent la permission de s'y installer. Il se peut que ce soit ainsi que Jacques et Pierre Vigneau aient fui leur lieu de déportation.

Les débuts à Miquelon

En 1763, St-Pierre et Miquelon devinrent les seules possessions françaises en Amérique du Nord. De par leur morphologie, elles ne pouvaient servir qu'à héberger des navires de guerre ou de pêche et à y organiser une pêcherie sédentaire importante, pourvu qu'elles soient ravitaillées du Canada ou de la France. Elles ne possédaient pas de bois et la culture de la terre était nulle sauf à Miquelon, où on pouvait organiser quelques petites fermes. Elles comptaient une population démunie formée de gens provenant de l'Acadie ou de Louisbourg, et qui fuyaient l'implacable ennemi. Ordre fut donné au baron de l'Espérance de commencer à Miquelon, l'année même, l'établissement d'une pêcherie sédentaire. Au cours des années suivantes, la population augmenta tellement rapidement que des mesures furent prises pour réduire l'émigration vers ces îles ; malgré cela l'afflux d'immigrants se poursuivit.

C'est dans ce contexte que les Vigneau furent parmi les premiers à s'installer à Miquelon après le traité de Paris. Notamment, Marie Vigneau, fille de Jean-Baptiste à Maurice, s'y maria à Claude Bourgeois le 1er septembre 1764. Tous les mariages des enfants de Pierre Vigneau et de Madeleine Syre , sauf un, y eurent lieu .

Jacques à Maurice y revint en 1763 et y fut inhumé le 10 mai 1772. Pierre y revint également en 1763.

L'exil en France

La guerre de l'indépendance américaine fut déclenchée en 1776. Terre-Neuve protégeait donc jalousement son territoire et ses eaux de pêche et tolérait mal que St-Pierre et Miquelon fassent à l'occasion le commerce du poisson avec la Nouvelle-Angleterre. De plus, la France, par Lafayette, favorisait l'indépendance des colonies américaines. Les prétextes ne manquaient donc pas au gouverneur britannique de Terre-Neuve pour s'emparer des îles St-Pierre et Miquelon, ce qu'il fit. Il détruisit les habitations de fond en comble et força les habitants, qui s'élevaient alors à environ 2000, à se réfugier en France. Ces malheureux pêcheurs acadiens, qui ne sont pas au bout de leurs peines, vécurent un autre exode.

C'est ainsi que l'on retrouve certains mariages de Vigneau à La Rochelle, en France :

De plus, Madeleine Cyr, l'épouse de Pierre Vigneau, fut unhumée à La Rochelle le 1er avril 1779.

De retour à Miquelon

Le traité de Versailles, signé en 1783, rendait à la France son ancienne colonie avec les conditions de pleine et entière souveraineté et les Vigneau étaient parmi les 432 acadiens qui revinrent s'y établir. Trois des enfants de Pierre s'y sont mariés à compter de 1785.

Les événements de 1789 en France eurent leurs répercussions à St-Pierre et Miquelon. Les idées libérales, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité commencèrent à semer le trouble dans les esprits. En 1792 des désordres éclatent à St-Pierre, où s'est formée une association des amis de la Constitution.

Les gens devaient prêter le serment constitutionnel, ce qui était un choc violent pour beaucoup, qui gardaient encore au fond de leur cœur des souvenirs du royaume de France, Sa Majesté très chrétienne les ayant si souvent protégés dans leurs migrations et dans leurs déboires. Ce fut notamment le cas du vice-préfet apostolique de Miquelon, l'abbé Jean-Baptiste Allain, qui préféra quitter plutôt que de se souiller par un serment auquel sa conscience répugnait.

Le 31 mai 1792, quatre délégués miquelonnais sont allés au Cap-Breton pour demander au gouverneur MacCormick l'admission de 250 des leurs en cette île, mais n'obtinrent pas de réponse favorable.

Vers les Îles

Plusieurs étant allés pêcher au cours de l'été sur les côtes des Îles-de-la-Madeleine, où la morue était abondante, avaient trouvé l'endroit fort agréable.
 
Dès 1792, 223 miquelonnais (40 familles) arrivèrent à Havre-Aubert, en compagnie de leur curé, Jean-Baptiste Allain. On y compte des Vigneau, Sir, Leblanc, Bourg, Thériau, Hébert et autres. S'ils ne l'avaient pas fait, ils auraient quand même dû quitter Miquelon l'année suivante car, l'Angleterre ayant déclaré la guerre à la France en 1793, le reste des acadiens miquelonnais a alors dû s'embarquer dans ses chaloupes pour le Cap-Breton ou être déporté en France via Halifax. 

Leur arrivée aux Îles a grossi considérablement le nombre d'habitants, même si quelques familles d'acadiens s'y étaient réfugiés vers 1750 pour y vivre de la pêche. Ces anciens pêcheurs de Miquelon connaissaient les eaux du Golfe ; leurs bateaux étaient déjà prêts et, contrairement à Miquelon, il y avait du bois pour construire ces petites barques dont le nombre allait augmenter graduellement.

Îles-de-la-Madeleine
 

Les madelinots ont cependant rencontré deux problèmes importants : les américains et Coffin.

Les américains avaient, en effet, la mauvaise habitude d'envahir les " graves " des Îles, ce qui causait des difficultés importantes aux pêcheurs madelinots, qui avaient besoin, eux aussi, des graves pour y faire sécher leur poisson. Le nombre croissant de bateaux américains pêchant autour des Îles a également eu pour effet que les pêcheurs des Îles prenaient juste assez de poisson pour subvenir à leurs besoins et ne pouvaient pas payer leurs agrès de pêche (lettre de la compagnie Robin en 1822). Ce comportement des pêcheurs américains allait pourtant contre les ententes conclues avec leur gouvernement.

D'autre part, les habitants des Îles croyaient être propriétaires des lopins de terre qu'ils avaient défrichés, mais ils eurent la surprise de constater que celle-ci avait été donnée à Isaac Coffin, un officier britannique qui fut nommé seigneur des Îles en 1798. Coffin réclama donc de ses locataires le paiement d'une rente et les madelinots refusèrent. Coffin donna des instructions sévères visant à obtenir son dû, mais les madelinots organisèrent une résistance passive et opiniâtre. Chacune des parties porta, à son tour, des coups à l'adversaire, mais le climat devint de plus en plus tendu et cette situation persista avec son héritier, après la mort de Coffin en 1839.

Jean-Baptiste, et de Marie Terriau n'étaient mariés que depuis deux ans lors de leur arrivés à Havre-Aubert, où ils ont eu au moins 10 de leurs 12 enfants:

  1. Jean-Nathanaël, n 1791 Miquelon, m Havre-Aubert 1811-7-29 Batilde Arsenault
  2. Bénoni, n 1792, m Havre-Aubert 1815-9-25 Sophie Chiasson
  3. Batilde, m Havre-Aubert 1815-9-25 Joseph Boudreau (mariage double en même temps que Bénoni)
  4. Appolonie, m Havre-Aubert 1816-10-10 Joseph-Léonard Turbide
  5. Pierre, n 1793 Havre-Aubert, m Havre-aux-Maisons v 1835 Jeanne Boudreau, rem Havre-aux-Maisons 1853-1-18 Sophie Noël
  6. Marie, n 1794 Havre-Aubert, destinée inconnue
  7. Angélique n 1797 Havre-Aubert, jumelle d'Anastasie, destinée inconnue
  8. Anastasie n 1797 Havre-Aubert, jumelle d'Angélique, destinée inconnue
  9. Véronique, m Havre-Aubert 1819-7-17 Damien Richard
  10. Julienne-Émilie, n 1799 Havre-Aubert, m Havre-Aubert 1816-10-10 Amand Turbide
  11. Esther, n 1801 Havre-Aubert, m Havre-Aubert 1819-11-2 Jean-Firmin Boudreau
  12. Françoise, n 1803 Havre-Aubert, m Havre-Aubert 1823-8-18 Simon Richard
Quant à Jean-Nathanaël et Batilde Arsenault, leur union donna 5 enfants, tous nés aux Îles :
  1. Marie-Anne-Louise, n 1814 Havre-aux-Maisons, m Havre-aux-Maisons 1829-10-10 Sébastien Richard
  2. Batilde, n 1815
  3. Eulalie, n 1817 Havre-aux-Maisons
  4. Vital, n 1820, m Havre-aux-Maisons 1841-10-25 Élise Boudreau
  5. Marie, n 1822 Havre-aux-Maisons
  6. Amédée, n 1824, m Havre-aux-Maisons 1844-9-17 Eugénie Cormier
 
Vital et Élise Boudreau eurent, quant à eux, 8 enfants, dont 6 sont nés aux Îles : 
  1. Placide, n 1842 Havre-aux-Maisons, m Pointe-aux-Esquimaux Suzanne Doyle 
  2. François-Amédée, n 1845 Havre-aux-Maisons, m Pointe-aux-Esquimaux 1869-1-11 Marguerite Landry 
  3. Victoire, n 1848 Havre-aux-Maisons, m Pointe-aux-Esquimaux 1865-12-1 William Doyle 
  4. Zélie, n 1851 Havre-aux-Maisons, m Pointe-aux-Esquimaux 1871-11-28 François Cormier 
  5. Louis, n 1854 Havre-aux-Maisons, m Pointe-aux-Esquimaux 1875-2-2 Adéline Chiasson 
  6. Marie-Anne, n 1854 Havre-aux-Maisons, m Pointe-aux-Esquimaux 1877-1-9 Pierre Chiasson 
  7. Grégoire, n 1860 Pointe-aux-Esquimaux, m Pointe-aux-Esquimaux 1884-11-25 Céleste Cormier 
  8. Jean, n 1864-02-28 Pointe-aux-Esquimaux, m Québec 1895-2-25 Maria Green 
 
Élise Boudreau

Il semble que la famille de Vital ait vécu dans une certaine aisance au Havre-aux-Maisons et qu'elle faisiait l'objet d'un intérêt particulier de la part de l'abbé Alexis Bélanger, qui s'employait alors à promouvoir l'instruction.

Vers la Côte-Nord

Les problèmes qui prévalaient aux Îles-de-la-Madeleine ony provoqué l'émigration de plusieurs familles. Dès mai 1848, une trentaine de familles se sont exilées sur la côte ouest de Terre-neuve, à la Baie St-Georges. Les noms de Leblanc, Aucoin et Chiasson y deviendront plus tard White, Ocorner et Chasson. Mais la principale destination fut la Côte-Nord, où les madelinots ont fourni 3 colonies formant une population de 600 personnes entre 1854 et 1872.

Les premières familles sont parties pour Kégaska en 1854 ; ce furent les Boudreau, Chiasson et Harvey, de l'Étang-du-Nord. Les Poirier, Bourgeois et Gallant vinrent les rejoindre l'année suivante et les Bourque et Deraps y arrivèrent en 1861. En 1871, tous les habitants de Kégaska vendirent leurs établissements à des familles du sud-ouest de Terre-Neuve et recommencèrent une nouvelle vie à Betchewun; ils y rejoignirent un groupe de madelinots déjà établis à cet endroit.
 
En mai 1857, le capitaine de la goélette Mariner, Firmin Boudreau, de Havre-aux-Maisons, fit voile vers la côte du Labrador, avec les familles de son fils Nathaël et de son gendre Benjamin Landry, ainsi que celles de Louis Cormier, Joseph Boudreau et François Petitpas, à la recherche d'un endroit favorable à la fondation d'un nouvel établissement. Après avoir jeté l'ancre à plusieurs endroits, ils commencèrent à déparquer à Mingan, où ils furent repoussés par l'agent de la Baie d'Hudson, ce qui les découragea au point où il s'en fallut de peu qu'ils retournent aux Îles-de-la-Madeleine. Il continuèrent malgré tout à chercher un endroit propice. Lorsque les hommes n'en eurent finalement pas trouvé, ce sont les femmes qui leur firent remarquer la Pointe-aux-Esquimaux, un endroit devant lequel ils étaient passés sans s'arrêter. Ils y prirent terre, le 10 juin, y construisirent rapidement des cabanes de pêcheurs et, sans perdre de temps, commencèrent à pêcher la morue.
Îles de Mingan

En octobre de la même année, la goélette du capitaine Christophe Vigneau y amena 4 autres familles, dont les Jomphe, les Doyle et les Arsenault. Le 12 novembre 1858, la goélette Wide Awake, dont le capitaine est Vital Vigneau, l'ancêtre direct qui nous intéresse, rejoignit le groupe.

Encore une fois, les Vigneau ont fait acte de pionniers. Comme on l'a vu plus haut, tous les enfants de Vital Vigneau sauf un se sont mariés à la Pointe-aux-Esquimaux. Deux de ses enfants, Grégoire et Jean y sont nés.

Vital Vigneau fut parmi les premiers syndics qui ont été nommés pour administrer la Fabrique (1861) et parmi les premiers commissaires d'école (1863). Il fut aussi le premier habitant de la Pointe à être enterré dans l'église, ce qui dénote vraisemblablement l'importance qu'il avait pris pour la paroisse. Son fils, Placide, a joué le rôle de chroniqueur de la Côte-Nord, de par son journal qu'il a tenu lorsqu'il était gardien de phare à l'île-aux-Perroquets de Mingan.